S'inventer des origines maghrébines pour plus de likes: l'«arab-fishing»

Publié le 9 octobre 2022 à 11:48

Donia Ismail — Édité par Sophie Gindensperger

La récente révélation du vrai nom de l'influenceuse Milla Jasmine, qui s'appelle en réalité Marie Germain, a relancé le débat autour de cette tendance qui convoque les fantasmes orientalistes hérités de l'époque coloniale.

Il aura suffi d'une séquence de quelques secondes pour relancer le débat. Le 12 septembre dernier, France 2 diffusait le très attendu «Complément d'enquête» sur le business des influenceurs. De ce documentaire, on peut retenir beaucoup de choses: les salaires exorbitants des stars de la télé-réalité, la tendinite de Magali Berdah… Pourtant, c'est un détail qui a retenu l'attention de bon nombre de téléspectateurs.

On est à Dubaï, Milla Jasmine, figure de proue d'émissions de télé-réalité, sort au restaurant avec ses amies. Jusque-là, rien de bien anormal. C'est le commentaire du journaliste, Paul Labrosse, qui détonne. Il la présente comme «Marie Germain, alias Milla Jasmine». 

Se créer des origines arabes

Dans l'imaginaire collectif, l'influenceuse est maghrébine. C'est du moins ce qu'elle suggère fortement. De son pseudo qui fait référence à la princesse Jasmine «à ses longs cheveux noirs, ses formes voluptueuses et ses lèvres pulpées, accentuées par de nombreuses chirurgies», comme la décrit Nadia Hathroubi-Safsaf, rédactrice en chef du Courrier de l'Atlas, Marie Germain joue la carte de l'ambiguïté raciale. Et ce, depuis son apparition à la télévision en 2015, dans «Les princes de l'amour».

Mais la première occurrence remonte à 2008. Dans une vidéo où elle chantait –paradoxalement– l'hymne de l'acceptation de soi des années 2000, «Ma philosophie» d'Amel Bent, elle se faisait appeler Farah.

Autant d'éléments qui permettent de dire que la Marseillaise est une adepte de l'arab-fishing. Calqué sur le mot anglais «catfishing» (activité trompeuse par laquelle une personne crée un personnage fictif ou une fausse identité sur un réseau social), l'arab-fishing désigne le fait de laisser penser ou de faire croire qu'on est arabe alors que ce n'est pas le cas.

Milla Jasmine n'est pas la seule. Dans l'univers de la télé-réalité, de nombreuses femmes se créent des origines arabes. À commencer par la sœur de la principale intéressée, Safya, ou plutôt Gwendoline. «Elles savent pertinemment que cet exotisme va plaire», poursuit la journaliste Nadia Hathroubi-Safsaf, qui est aussi doctorante en sociologie et autrice de la thèse De la mauresque à la beurette: la fabrication du cliché médiatique.

S'approprier une esthétique

Cette appropriation se fait par l'emprunt de plusieurs caractéristiques propres à ce groupe ethnique, dans une logique de gain, qu'il soit économique ou social. «Il est compliqué de définir quel trait appartient à quel groupe, car ce sont des choses qui ne sont pas établies, précise Parisa Hashempour, doctorante spécialisée dans les représentations des femmes issues du nord de l'Afrique et du Moyen-Orient. Mais ce qui est sûr, c'est que lorsque les femmes arabes arborent ces caractéristiques esthétiques, elles sont fortement racialisées et marginalisées.»

Dans le cas de Milla Jasmine, l'arab-fishing va plus loin que l'utilisation d'un pseudo à consonance arabe; c'est toute une esthétique que la star de télé-réalité s'approprie. Dans le contexte français, cette mise en scène réactive un imaginaire colonial et orientaliste encore fortement présent dans nos inconscients.

Finalement, Milla Jasmine et Safya ne surfent que sur les représentations des femmes arabes établies il y a plusieurs siècles et qui se retrouvent propulsées dans notre vie quotidienne. «Il y a un présent colonial de l'image des femmes arabes qui sont racialisées et sexualisées en raison d'une culture coloniale», explique Nacira Guénif-Souilamas, sociologue et anthropologue, autrice de l'essai Des beurettes paru en 2003.

L'exotisme de l'Orient

Au temps de la colonisation, la femme arabe fascine. L'homme blanc se doit de la posséder à tout prix. «En témoignent les peintures d'Ingres et les cartes postales coloniales de Mauresques aux seins nus que l'on envoie en métropole pour attirer plus d'hommes dans les colonies. Il y avait cette idée de fantasme, de cette femme qu'il faut libérer du harem, experte des choses de l'amour, analyse Nadia Hathroubi-Safsaf. L'Orient est égal à la sensualité, à l'exotisme.»

Dans ces représentations, les colons prêtent une grande importance à «singulariser la femme arabe au regard des autres femmes colonisées, par toute une série de traits inamovibles, indique Nacira Guénif-Souilamas. C'est phénotypique: il y a une apparence qu'il faut entretenir, une manière de s'habiller. Mais c'est aussi un comportement à suivre: le fait de parler fort, de crier, de vouloir en découdre.»

«Elle n'a même pas conscience de la charge coloniale qu'elle active, car cette idée que la femme maghrébine est une beurette, assoiffée de sexe, est complètement infusée dans la société.» 

Des siècles plus tard, ces représentations persistent dans notre société. «La France est loin d'être décolonisée, affirme la professeure des universités à Paris 8. Rien n'a été fait pour contrecarrer cet imaginaire colonial et orientaliste.»

Preuve en est: le mot «beurette», expression offensante héritière de ce passé et qui désigne les femmes françaises d'origine maghrébine, est l'un des plus recherchés sur les sites pornographiques. «La question de la sexualisation et de la possession de ces femmes est une thématique récurrente dans notre société, maintient Nacira Guénif-Souilamas. Notre monde s'inscrit en droite ligne de ce passé.»

Charge coloniale

Alors quand Marie Germain change de prénom, emprunte des traits physiques attribués aux femmes arabes qui les enferment dans une représentation coloniale et orientaliste, «c'est tout cet imaginaire qu'elle convoque, lance Nadia Hathroubi-Safsaf. Elle joue sur ces caractéristiques et entreprend des opérations physiques pour correspondre à un stéréotype dont elle sait qu'il marche.»

Le pire dans cette situation? «Elle n'a même pas conscience de la charge coloniale qu'elle active, car cette idée que la femme maghrébine est une beurette, assoiffée de sexe, est complètement infusée dans la société», poursuit la rédactrice en chef du Courrier de l'Atlas.

Si le black-fishing, terme inventé par la journaliste noire Wanna Thompson en 2018, a été le sujet de nombreuses recherches académiques outre-Atlantique, son pendant arabe, lui, reste encore très peu étudié, y compris en France.Il suffit d'une recherche Google pour se rendre compte du manque cruel de recul universitaire sur la question. Mis à part quelques articles journalistiques plutôt récents, l'arab-fishing renvoie à la pêche en Méditerranée. Très loin, donc, du phénomène social et de ses enjeux, qui se jouent en France et dans le monde.

Pourtant, ces deux formes d'appropriation culturelles, si elles explosent avec l'avènement des réseaux sociaux dans les années 2010, ne datent pas d'hier. «Le black-fishing existe déjà dans les années 1990 avec Christina Aguilera qui adopte un look plus “urbain”, avance Maha Ikram Cherid, autrice de la thèse Blackfishing, Cultural Appropriation, and the Commodification of Blackness. Ce qu'il y a de nouveau dans ce phénomène, c'est sa démocratisation. Cet “ethnically ambiguous look” [look ethniquement ambigu en français, ndlr] est à présent beaucoup plus répandu.»

Une stratégie marketing bien ficelée

En France, on retrouve des tentatives d'arab-fishing dès la fin des années 1990, avec l'émergence des pop stars R'n'B. En adoptant les codes historiquement associés aux femmes arabes, Vitaa, Leslie, Kayliah ont laissé planer le doute quant à leurs origines. La sociologue Lisa Nakamura parle alors de «multifaciality», cette capacité qu'ont certaines célébrités à maintenir intentionnellement un flou autour de leur ethnicité.

«Dans une société où les traits arabes sont très populaires, cette ambiguïté permet un gain économique considérable», souligne Parisa Hashempour. Pour Maha Cherid, impossible de concevoir le black-fishing, et donc par extension l'arab-fishing, en dehors d'une logique capitaliste. «Le nombre d'abonnés de ces personnes, de likes, de commentaires augmentent. Ces processus leur permettent d'attirer plus de partenariats et donc de percevoir plus de revenus.»

«C'est très calculé», maintient Louz, militante nord-africaine. La jeune femme n'est pas surprise d'apprendre que Milla Jasmine n'est pas arabe. Ce scandale l'a poussée à se questionner sur la dimension économique de cette pratique. «Derrière ces postures, il y a des carrières en jeu, observe-t-elle. Il n'y a rien de naïf ou de stupide. Au contraire, c'est une stratégie marketing bien ficelée, qui semble extrêmement bien fonctionner.»

 

«Ça ne fonctionne d'être arabe en France que lorsqu'on active un imaginaire qui correspond à celui établi par l'ordre dominant.»

Louz, militante nord-africaine

Ce phénomène pose, surtout, la question des domaines dans lesquels se prétendre arabe est profitable. «Je ne vois pas des médecins ou des aspirants journalistes se prétendre maghrébins, dénonce Louz. On sait que dans les métiers traditionnels, les gens auront plutôt tendance, au contraire, à taire tout ce qui pourrait amener à une forme de racisation négative.» Un décalage saisissant apparaît.

Car le racisme et les discriminations envers la communauté arabe sont quotidiens et avérés. Selon une note de l'Institut des politiques publiques (IPP) publiée le 24 novembre 2021, les personnes maghrébines ou perçues comme telles subissent une «très importante» discrimination à l'embauche. En moyenne, elles ont 31,5% de chances de moins d'être contactées par les recruteurs que celles portant un nom d'origine française.

Alors, pourquoi des personnes blanches prétendent-elles être ce qu'elles ne sont pas? «C'est simple, elles ne le sont pas tout le temps, mais de façon instrumentale, circonstancielle et tactique», révèle l'anthropologue Nacira Guénif-Souilamas. Elles empruntent une esthétique en laissant de côté la réalité de cette communauté. Elles deviennent arabes pour l'image, mais se lavent les mains des traumas auxquels ces femmes marginalisées peuvent être exposées.

«Notre vécu n'est utilisé qu'à des fins commerciales. Ça ne fonctionne d'être arabe en France que lorsqu'on active un imaginaire qui correspond à celui établi par l'ordre dominant, s'insurge Louz. On est à quel niveau de déshumanisation et d'objectivation pour en arriver là?»

Un outil de valorisation de soi

Cette pratique, dangereuse et problématique, devient perverse lorsqu'elle s'implante dans nos sociétés et qu'elle est largement reprise par des anonymes. «L'arab-fishing est devenu une sorte d'outil de valorisation de soi», ajoute Nacira Guénif-Souilamas. En témoigne le recours au BBL (Brazilian Butt Lift, qui consiste à augmenter le volume des fesses par lipofilling), popularisé par Kim Kardashian et ses sœurs, elles-mêmes épinglées à de nombreuses reprises pour black-fishing.

Selon la Société internationale de chirurgie esthétique, 396.105 personnes dans le monde ont opté pour une augmentation du volume de leur fessier en 2020. C'est 16% de plus qu'en 2016. Dans l'univers de la télé-réalité française, ce genre de chirurgie est largement entrepris pour correspondre à l'image de la femme arabe.

Marie Germain, alias Milla Jasmine, a ainsi subi plusieurs injections dans les fesses afin d'accentuer ses courbes. «Être exotique est devenu à la mode», remarque Parisa Hashempour. Toutes les spécialistes interrogées ici dressent le même constat.

«Quand l'estime d'une personne dépend des tendances mainstream, la valeur qu'elle se porte est extrêmement instable.»Parisa Hashempour, doctorante spécialisée dans les représentations des femmes issues du nord de l'Afrique et du Moyen-Orient

Ce phénomène conduit à deux risques notables. Le premier, avancé par Nacira Guénif-Souilamas, est la dépolitisation du «retournement du stigmate: les minorités raciales ont tendance à faire de ce qui leur était reproché comme étant un marqueur d'infériorité ou de laideur, le signe de leur beauté et de leur désirabilité, explique-t-elle. Or là, il y a un détournement de cette logique pour en faire un argument de vente et un gisement économique. Cette façon de dépolitiser pour marchandiser, c'est très inquiétant.»

Puis, il y a la question des cycles de la mode. Ce qui était trendy il y a vingt ans ne l'est plus aujourd'hui. Qu'arrivera-t-il aux femmes arabes, célébrées ces dernières années pour leurs formes généreuses et leurs caractéristiques, une fois que l'arab-fishing sera passé de mode?

Le retour de l'extrême minceur

Dans le cadre de ses recherches, Parisa Hashempour a discuté avec de nombreuses femmes originaires du nord de l'Afrique et du Moyen-Orient. «Elles sont très inquiètes, lance-t-elle. Elles ont peur de retomber dans le même état d'esprit que lorsqu'elles étaient adolescentes, une période où la maigreur était célébrée.» Or, c'est déjà le cas: sur les podiums, le retour à la taille 0 est chose faite. Les jeans taille basse, portés autrefois par Britney Spears et Paris Hilton, sont aujourd'hui un must. Bref, l'extrême minceur est de nouveau à la mode.

Même Kim Kardashian, connue pour ses formes généreuses dessinées au bistouri, est apparue complètement squelettique sur le plateau du «Late Late Show» de James Corden, le 22 septembre dernier. Plus de BBL, plus d'implants mammaires. Dans la télé-réalité française, on suit le même chemin. «Certaines femmes se sentaient plus à l'aise dans leur corps car leur look était considéré comme désirable. Que vont-elles devenir?, s'interroge Parisa Hashempour. Quand l'estime d'une personne dépend des tendances mainstream, la valeur qu'elle se porte est extrêmement instable.»

En tout cas, Nadia Hathroubi-Safsaf a une certitude. Si l'arab-fishing finira par se démoder, il ne disparaîtra jamais réellement: «Ces représentations sont beaucoup trop ancrées en France. L'Hexagone n'a pas fait son travail de démantèlement de cet imaginaire.»


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